13.09.2017, 00:01  

Les malheurs de Gunvor en République du Congo

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Basée à Genève, Gunvor est actif dans la commercialisation du pétrole russe et a réussi à pénétrer le marché congolais.

 13.09.2017, 00:01   Les malheurs de Gunvor en République du Congo

Par Pierre-André Sieber

Une société de négoce de pétrole installée à Genève est mise sous enquête pour corruption par le Ministère public de la Confédération.

Ouverte il y a six ans, l’enquête pour soupçon de blanchiment d’argent menée par le Ministère public de la Confédération (MPC) concernant Gunvor, société de négoce installée à Genève, passe la vitesse supérieure. Le MPC a confirmé la mise en prévention de la firme genevoise pour corruption d’agents publics étrangers dans le cadre de ses activités en République du...

Ouverte il y a six ans, l’enquête pour soupçon de blanchiment d’argent menée par le Ministère public de la Confédération (MPC) concernant Gunvor, société de négoce installée à Genève, passe la vitesse supérieure. Le MPC a confirmé la mise en prévention de la firme genevoise pour corruption d’agents publics étrangers dans le cadre de ses activités en République du Congo (Congo-Brazzaville).

«Basé sur des résultats de l’instruction pénale en cours, le MPC a également mis en prévention les sociétés Gunvor International B.V., Amsterdam, succursale de Genève et Gunvor SA, en invoquant l’article du Code pénal réprimant la corruption et celui punissant une entreprise dont un employé a commis un délit», confirme Ladina Gapp, porte-parole du MPC, tout en soulignant que la présomption d’innocence prévaut.

Un roman policier

Alors que le MPC met la pression, cette enquête fait l’objet d’un rapport fouillé publié par l’ONG PublicEye. La trame de cette histoire relève du roman, mais elle est pourtant bien réelle. En 2012, Gunvor a subi une perquisition de ses bureaux de la rue du Rhône par le MPC, dans le cadre de l’enquête ouverte alors contre inconnu pour blanchiment. Le procureur fédéral bloqua les comptes bancaires de deux apporteurs d’affaires et d’un «business developer» travaillant pour Gunvor en République du Congo. A partir de ces comptes, 31,9 millions de dollars de commissions ont été payés en lien avec les activités de Gunvor à Brazzaville.

Ces sommes devaient-elles servir à des pots-de-vin payés à des agents publics congolais? D’après les investigations de PublicEye, le «business developer» – mis à la porte depuis par Gunvor – a confirmé au MPC l’utilisation délictueuse de ces fonds, qui ont abouti pour certains sur les comptes de personnes douteuses à Hong Kong. L’ONG a aussi eu accès à une vidéo datant de 2014, donc deux ans après la perquisition à la rue du Rhône, montrant un ex-cadre de la société genevoise filmé à son insu. Ce dernier proposa d’élaborer un nouveau schéma de versement de pots-de-vin transitant par la Russie, afin d’éviter d’autres poursuites de la justice helvétique.

Contre-attaque du «viré»

La société de négoce a déposé plainte contre son «business developer» félon. Mais ce dernier a attaqué son ex-patron en justice. «Notre dossier révèle des éléments nouveaux infirmant la ligne de défense de Gunvor, qui a toujours accusé l’un de ses anciens employés d’avoir agi à l’insu de sa hiérarchie», explique Géraldine Viret, de PublicEye. «Notre enquête montre que les affaires troubles ont continué bien après l’ouverture de procédures pénales en Suisse et son licenciement.»

Actif dans la commercialisation du pétrole russe, Gunvor a réussi à pénétrer le marché congolais. «Pour s’imposer au Congo, Gunvor a mis en avant les liens qui unissent son cofondateur, Guennadi Timtchenko, et Vladimir Poutine, intercédant même auprès de Moscou pour que des accords de coopération économique soient signés avec Brazzaville», ajoute Géraldine Viret. «La firme a pourtant toujours nié devoir son succès à ses relations avec le Kremlin. Le négociant a aussi accordé des prêts à la SNPC, la compagnie nationale congolaise, d’une valeur de 750 millions de dollars, gagés sur de futures livraisons de pétrole.»

Prêts douteux

C’est ce que l’on appelle les préfinancements. Gunvor est ainsi devenue la «banque du Congo», sans être soumise aux réglementations applicables aux instituts financiers. «Les préfinancements ne sont pas des pots-de-vin, mais des prêts avancés par Gunvor à la SNPC, remboursables en pétrole», complète Géraldine Viret. «Ils sont néanmoins problématiques à cause des conditions dans lesquelles ils ont été octroyés. Aucun des contrats n’a fait l’objet d’un appel d’offres, et Gunvor a bénéficié de marges anormalement élevées. La firme a réalisé des profits substantiels grâce à ses activités de négoce (17 millions de dollars rien qu’en 2011) et sur les prêts (25 millions en 2011). Et ce au détriment de l’Etat congolais.»

Selon PublicEye, ces sommes avancées à la SNPC ont été utilisées en violation des engagements publics du Congo devant les organisations internationales. «Surtout, la banque qui a octroyé une partie de ces préfinancements – BNP Paribas – ne semble pas s’être étonnée de ces transactions très inhabituelles», affirme la porte-parole de PublicEye. «Les négociants affirment volontiers que les banques qui financent leurs opérations contrôlent tout, mais cela ne suffit pas pour empêcher de telles affaires.»

Le Congo-Brazzaville, c’est fini

Dans une prise de position transmise à la presse, Gunvor a reconnu être dans le collimateur de la justice helvétique. Mais la société se défend en pointant du doigt les agissements de son ex-employé, dont elle n’avait pas connaissance. Elle rappelle qu’elle a déposé plainte contre ce dernier et que le MPC a accepté cette plainte pour fraude, détournement de fonds et blanchiment d’argent.

Dans son information, elle assure avoir fait le ménage en licenciant un second employé pour activités inappropriées au Congo-Brazzaville (République du Congo), après avoir visionné la vidéo dénonçant ses activités. Enfin, Gunvor a cessé toute activité au Congo-Brazzaville. Elle a aussi pris des mesures internes pour prévenir semblables mésaventures à l’avenir.

Quant à l’enquête de Public Eye, Gunvor pointe du doigt «les soi-disant sources journalistiques qui utilisent cette tribune dans leur propre intérêt». Le négociant en pétrole ajoute qu’il est confiant dans ses explications et ne fera plus d’autres commentaires.


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